Solidaire, pas généreux ! – A contre-courant – André Comte-Sponville

Quoi de moins iconoclaste, en apparence, que de prôner la solidarité ? Sauf qu’on se trompe sur elle. C’est devenu une idole, qu’on adore sans rien y comprendre. Aussi n’a-t-elle d’efficacité que magique ou superstitieuse. La lucidité vaudrait mieux. Un tsunami ravage l’Asie ? Les Français, dit-on, font preuve de solidarité : les dons affluent. J’y vois plutôt de la compassion. Les Restos du coeur distribuent des millions de repas ? « Solidarité », dit-on. J’y vois plutôt de la générosité. L’abbé Pierre consacra sa vie aux pauvres ? Le voilà promu héros solidaire. J’y vois plutôt de la charité. Qu’on me comprenne bien : compassion, générosité et charité sont d’immenses vertus, que je mets beaucoup plus haut, moralement, que la solidarité. Mais que je crois, socialement, beaucoup moins efficaces. L’appel de l’abbé Pierre, en 1954, fut un beau moment. Mais qui fit moins, contre la misère, que la croissance et la redistribution, les luttes sociales et le combat politique. J’ai de l’admiration pour l’abbé Pierre mais, pour résoudre les problèmes, je n’attends guère de la charité de quelques saints, ni de la générosité de quelques riches. Je compte plus sur nos syndicats, dont la solidarité est la mission, et sur notre démocratie, dont la lutte est le moteur, certes, mais dont la solidarité est à la fois le moyen et le but.
Qu’est-ce que la solidarité ? Une convergence d’intérêts. Quelle différence avec la charité ? Celle-ci est un amour (c’est l’amour désintéressé du prochain) ; celle-là, une contrainte ou un choix. La première relève du coeur ; la seconde, de l’intelligence et de la volonté. Quelle différence entre la générosité et la solidarité ? La première est désintéressée ; la seconde, par définition, ne l’est jamais : elle est une convergence d’intérêts, de telle sorte que chacun défend le sien en défendant celui des autres.
Charité et générosité sont le contraire de l’égoïsme. La solidarité non : elle n’est pas le contraire de l’égoïsme mais sa régulation socialement efficace. Il s’agit d’être égoïstes ensemble et intelligemment plutôt que bêtement et les uns contre les autres. C’est pourquoi charité et générosité, moralement, sont plus admirables. Et c’est pourquoi la solidarité, socialement, est plus nécessaire. Soyez donc généreux avec votre argent, si vous en avez, et charitables, si vous le pouvez. Mais ne comptons pas sur les bons sentiments pour nous sortir de la crise, ni pour remplacer les syndicats, ni pour tenir lieu de programme politique. L’égoïsme fait partie des droits de l’homme. La solidarité, des obligations du citoyen.

André Comte-Sponville

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