Le débat sur l’islam ne fait pas un programme – – Actualité Challenges.fr

Ce débat sur l’islam qu’on nous annonce, on ne peut guère en attendre que le pire. Ce n’est pas que la question soit sans intérêt ; c’est qu’elle nous est posée par le chef de l’Etat, donc, en principe, par la République elle-même, comme si celle-ci avait besoin de nos idées pour clarifier les siennes. Grave erreur. Car la République, dès lors qu’elle est laïque, n’a aucune idée sur l’islam, elle n’a pas à en avoir, pas plus que sur le christianisme, le bouddhisme ou l’athéisme. D’ailleurs, la République n’a pas d’idées. Elle n’a que des lois et des institutions. C’est ce qu’on appelle un Etat, et les Etats ne pensent pas.

On pourrait m’objecter que la République a pourtant des valeurs : liberté, égalité, fraternité, laïcité… Certes. Mais c’est que celles-ci sont inscrites dans des textes de lois, et spécialement dans notre Constitution. Cela ne signifie pas que la République, sur ces valeurs, ait des idées particulières ! Que pense la France de la fraternité ? Elle est pour. Mais encore ? Rien d’autre. Si vous voulez avoir des idées intelligentes sur la fraternité, ce n’est pas à la République, ni donc au peuple français, qu’il faut les demander, mais aux individus, qui seuls sont capables de penser véritablement, et qui le doivent. C’est le sens aussi de la laïcité : l’Etat ne saurait gouverner les esprits, ni imposer quelque idée que ce soit.

C’est d’ailleurs parce que l’Etat n’a pas d’idées que nos politiques se doivent, eux, d’en avoir. C’est pourquoi on a créé les partis, les forums, les colloques, les think tanks, comme on dit aujourd’hui. Non pour donner des idées à la République, qui n’en a pas besoin, mais pour en donner, parfois, à ceux qui nous gouvernent ou qui prétendent, un jour, le faire. On observera d’ailleurs que les idées de Nicolas Sarkozy, s’agissant de l’islam comme du reste, ne sont pas celles de Martine Aubry ou de François Bayrou. C’est bien ainsi. C’est ce qu’on appelle le pluralisme. Ne comptez pas sur la République pour vous dire si l’un des trois a raison, ni lequel. La République n’est d’aucun camp. C’est pourquoi on a inventé le suffrage universel et la démocratie représentative. Non pour dire ce que pense la République, encore moins ce que doivent penser les citoyens, mais pour confi er – provisoirement – le pouvoir à tel ou tel d’entre nous. Rien ne prouve que la majorité ait raison. Mais c’est la majorité, en démocratie, qui décide.

Bref, qu’on discute sur l’islam, je n’ai rien contre (quoique le christianisme et l’athéisme, personnellement, m’intéressent davantage). Mais MM. Sarkozy et Fillon sont les plus mal placés pour organiser un tel débat, ou même pour le susciter. Qu’ils s’occupent plutôt de leurs affaires, qui sont celles de la France. C’est ce qu’on appelle gouverner. Aucun débat n’en tient lieu ni n’en dispense.

« Soit, me diront les uns, mais enfin on ne peut pas tolérer qu’une rue soit bloquée par des prières publiques… » J’en suis évidemment d’accord. Il faut donc les interdire, et les sanctionner lorsqu’elles ont lieu. « Cela suppose, me diront les autres, qu’on donne d’abord aux musulmans, comme à toute autre communauté religieuse, des lieux de culte dignes de ce nom. » J’en suis à nouveau d’accord. Mais cela relève d’une décision, non d’un débat. Comme l’a très bien dit Luc Ferry, lors d’une récente émission de télévision, cela fait trente ans qu’on discute de ces questions : il serait temps de passer aux actes ! Espère-t-on un consensus sur ces questions ? Il est plus qu’improbable. C’est pourquoi, à nouveau, on a inventé le suffrage universel : non pour se mettre d’accord sur les idées, ce n’est pas le rôle de la démocratie (si nous étions d’accord, à quoi bon un vote ?), mais pour gérer efficacement et pacifiquement nos désaccords, ce qui suppose qu’on prenne une décision à la majorité, et qu’on l’applique. C’est le seul consensus dont la République ait besoin.

Je dirais volontiers la même chose des « racines chrétiennes » de la France, que M. Sarkozy se plaît, depuis quelque temps, à brandir comme un drapeau. Que la France ait été marquée en profondeur par le christianisme, plus que par toute autre religion, c’est une évidence historique, que nul ne conteste. Mais cela ne dit rien sur la politique qu’elle doit mener, fût-ce en matière religieuse. Un musulman français a évidemment les mêmes droits et les mêmes devoirs civiques qu’un chrétien ou un athée. La République, entre eux, ne fait aucune différence. Non parce que toutes les religions se valent (pourquoi serait-ce le cas ?), mais parce que la République, sur leur valeur respective, ne saurait se prononcer. Aux individus donc, et à eux seuls, de le faire. Au demeurant, chacun sent bien que ce débat que Sarkozy veut nous imposer est surtout une opération politicienne, qui vise, un an avant l’élection présidentielle, à mettre la gauche en difficulté, à rallier une partie de l’électorat catholique et à contrer, si c’est encore possible, la montée de Marine Le Pen. Mieux vaudrait parler de politique et d’économie. Aucun débat ne tient lieu de programme, ni d’action.

André Comte-Sponville

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